À la recherche d’une nouvelle ontologie

À la recherche d’une nouvelle ontologie

Entretien paru dans L’Humanité le 4 juillet 1996
Propos recueillis par Valère Straraselski


Défiant les circuits littéraires rythmés par les rentrées d’automne et de printemps, parties visibles de l’iceberg de la promotion littéraire, les textes de Michel Houellebecq (trente-huit ans) déposent dans la conscience de ses lecteurs quelque chose qui subsiste. Certains n’hésitent pas à évoquer un phénomène Houellebecq. Il est vrai que dès la publication de son premier ouvrage, Rester vivant, un mouvement était perceptible ; mouvement qui s’est concrétisé à l’occasion de la parution d’Extension du domaine de la lutte, en 1994. Avec Le Sens du combat, recueil de poèmes qui vient de paraître, Michel Houellebecq prolonge un succès lent, long et sûr. Il répond ici à nos questions.


Les titres de vos ouvrages sonnent comme autant d’appels ou d’incitations à la résistance, à un monde dont vous montrez — à travers le quotidien le plus apparemment insignifiant, et particulièrement dans l’entreprise — qu’il s’érige sur une mystification de plus en plus flagrante…

Mes personnages ne sont ni riches ni célèbres ; ce ne sont pas non plus des marginaux, des délinquants ni des exclus. On peut trouver des secrétaires, des techniciens, des employés de bureau, des cadres. Des gens qui perdent parfois leur emploi, qui sont parfois victimes d’une dépression. Donc des gens tout à fait moyens, a priori peu attirants d’un point de vue romanesque. C’est sans doute cette présence d’un univers banal, rarement décrit (d’autant plus rarement que les écrivains le connaissent mal), qui a surpris dans mes livres, en particulier dans mon roman. Peut-être aussi suis-je parvenu, en effet, à décrire certains mensonges usuels, pathétiques, que les gens se font à eux-mêmes pour supporter le malheur de leurs vies.

Décrivant un monde que le libéralisme vide de son humanité, vous estimez que « cet effacement progressif des relations humaines n’est pas sans poser certains problèmes au roman…Nous sommes loin des “Hauts de Hurlevent”, c’est le moins qu’on puisse dire. La forme romanesque n’est pas conçue pour peindre l’indifférence ni le néant ; il faudrait inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne ». La question ne se pose-t-elle pas pour la poésie ?

Nous vivons toujours des moments étranges, d’une très grande densité, pour lesquels la poésie est un moyen de traduction naturel et immédiat. Ce qui est typiquement moderne, c’est que ces moments ont beaucoup de mal à s’insérer dans une continuité sensée. Voilà une chose que beaucoup de gens ressentent : par brefs instants, ils vivent ; pourtant leur vie prise dans son ensemble n’a ni direction ni sens. C’est pour cela qu’il est devenu difficile d’écrire un roman honnête, dénué de clichés, dans lequel, pourtant, il puisse y avoir une progression romanesque. Je ne suis pas très certain d’avoir trouvé une solution ; j’ai l’impression qu’on peut procéder par injection brutale dans la matière romanesque de théorie et d’histoire.

À la recherche d’une nouvelle ontologie

Les bouleversements des relations et du statut des hommes et des femmes se répercutent dans vos textes. De manière douloureuse, souvent… Que pensez-vous de ce que disait Aragon : « La femme est l’avenir de l’homme. » ?

Ce qu’on a appelé la « libération de la femme » arrangeait plutôt les hommes, qui y voyaient l’occasion d’une multiplication des rencontres sexuelles. Il s’en est ensuivi une dissolution du couple et de la famille, c’est-à-dire des dernières communautés qui séparaient l’individu du marché. Je crois que c’est très généralement une catastrophe humaine ; mais que, là encore, ce sont les femmes qui en souffrent le plus. En situation traditionnelle, l’homme évoluait dans un monde plus libre et plus ouvert que celui de la femme ; c’est-à-dire également dans un monde plus dur, plus compétitif, plus égoïste et plus violent. Classiquement, les valeurs féminines étaient empreintes d’altruisme, d’amour, de compassion, de fidélité et de douceur. Même si ces valeurs ont été tournées en dérision, il faut le dire nettement : ce sont des valeurs de civilisation supérieures, dont la disparition totale serait une tragédie. Dans ce contexte, le vers d’Aragon que vous citez me paraît relever d’un optimisme invraisemblable ; mais les vieux poètes ont le droit de devenir visionnaires, de se projeter dans un avenir dont les premiers linéaments sont encore inaperçus. Dans l’histoire de l’humanité, il est en effet possible que la masculinité soit une parenthèse — une parenthèse malheureuse.

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