Nanco Moreno — Les intellectuels français abandonnent la gauche, 2022, Peinture digitale sur iPad Pro 12.9”

Les intellectuels français abandonnent la gauche (1/3)

Lors de sa visite en Argentine, l'écrivain français a donné la conférence Les intellectuels abandonnent la gauche au parc scientifique et technologique, sur la transformation des intellectuels au XXIe siècle.

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Rencontre organisée par le Centro Cultural de la Ciencia, à Buenos Aires le 6 janvier 2017

Michel Houellebecq — « Bonsoir. Bien — pour parler de mon sujet, il faut que je fasse deux suppositions : la première, c’est que je sois la bonne personne pour parler des intellectuels français, ce qui n’est pas totalement évident au départ, mais bon, j’y reviendrai ; la deuxième, c’est qu’en Argentine, vous vous intéressez à ce qu’il se passe sur le plan intellectuel en France ; à mon avis, il se passe quelque chose, c’est pour ça que j’ai pris ce sujet, mais au départ ce n’est pas évident non plus, parce que si l’on en croit les médias anglo-saxons, sur le plan intellectuel, la France est vraiment en plein déclin.

« À vrai dire, le déclin de la France est un sujet récurrent dans les médias anglo-saxons. J’ai pu relever pas mal de variantes : « le roman français est sur le déclin », « l’art français n’intéresse plus personne », « le centre des avant-gardes artistiques n’est plus à paris » ; « la cuisine française n’est plus ce qu’elle était », « les vins français sont surévalués ». Tout ça existe, mais le thème qui revient le plus couramment, le plus fréquemment, c’est quand même que les intellectuels français ne produisent plus rien de bon, qu’ils ne sont pas à la hauteur de leurs aînés.

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Les intellectuels français abandonnent la gauche

« Alors, bon, j’aurais pu choisir énormément d’articles, mais j’en ai pris un significatif, paru dans The Guardian du 15 juin 2015, signé par Sudhir Hazareesingh, dont le titre est De la rive gauche à la dérive : où sont passés les grands penseurs français ? Je vais citer quelques extraits significatifs :

La philosophie française, qui a enseigné au monde entier l’importance de la raison avec des doctrines audacieuses comme le rationalisme, le républicanisme, le féminisme, le positivisme, l’existentialisme ou le structuralisme, n’a aujourd’hui plus grand-chose à offrir — la représentation de la France, comme un pays épuisé et aliéné, corrompu par l’héritage égalitaire de mai 68, incapable de gérer ses immigrés musulmans et de défendre ses propres valeurs est un thème commun défendu par les conservateurs français — parmi les œuvres les plus vendues figurent L’identité malheureuse d’Alain Finkielkraut (2013) et Le suicide français d’Éric Zemmour (2014). Cette sensibilité morbide qui n’a pas de véritable équivalent en Grande-Bretagne en dépit de ses difficultés économiques récentes est également répandu dans la littérature française contemporaine à l’instar du livre de Michel Houellebecq, La carte et le territoire (2010).

« Ces extraits appellent pas mal de remarques. Déjà, on ne peut pas dire que l’héritage de mai 68 soit « égalitaire » ; il serait beaucoup plus exact de le qualifier de libertaire, ce qui est très différent. Ensuite, je trouve curieux que l’éditorialiste du Guardian cite La carte et le territoire et non pas Soumission, déjà paru en France depuis six mois au moment de l’article, parce qu’à mon avis Soumission est beaucoup plus représentatif de ce qu’il appelle une « sensibilité morbide ». Troisièmement, il ne me parait pas du tout certain que la Grande-Bretagne gère mieux que la France ses immigrés musulmans. On a beaucoup glosé sur l’opposition entre le modèle anglais, qui reconnaît l’existence des communautés, de leur particularisme religieux, et le modèle français, qui rejette tout ça, qui se veut républicain et intégrateur. En réalité, ce que je constate, c’est qu’il y a à peu près autant de jeunes, souvent issus de l’immigration mais pas toujours, qui partent faire le djihad en Syrie ou font des attentats sur place en Grande-Bretagne qu’en France. Et c’est la même chose en Allemagne, en Belgique, et dans beaucoup de pays. Donc, à mon avis, ce qui apparaît, c’est que, quel que soit le modèle adopté, le résultat est à peu près le même.

« Autres remarques. Bon, mettons que les intellectuels français soient nuls ; mais existe-t-il en comparaison des intellectuels anglo-saxons remarquables ? Des phares de la pensée, anglais ou américains, et si oui, qui ? Je ne dis pas ça de manière malveillante hein, c’est juste parce que je me pose la question, je ne connais pas ces intellectuels anglo-saxons remarquables. Puis, le point qui me parait le plus important, c’est qu’il y a une espèce de paradoxe dans cet article. L’auteur reproche aux intellectuels français d’être sur le déclin, mais la manière dont les intellectuels français manifestent leur déclin, c’est d’affirmer que la France est sur le déclin. Donc, est-ce que ça veut dire que si les intellectuels français affirmaient que tout va bien en France et délivraient un message optimiste, il faudrait en conclure qu’ils sont brillants ? En fait, si on lit bien cet article, ce que reproche cet éditorialiste du Guardian aux intellectuels français, au fond, ce n’est même pas vraiment d’être médiocre ; c’est d’une part d’être pessimiste, et d’autre part de ne plus être de gauche. Donc, dans son esprit, on a l’impression qu’être brillant, être optimiste et être de gauche, c’est pratiquement trois termes synonymes ; c’est possible, mais ce n’est pas a priori évident.

« Et là, j’aborde mon sujet principal, parce que dans beaucoup de médias français s’est répandu récemment une idée selon laquelle les intellectuels français sont passés à droite, que la droite a gagné ce qu’ils appellent la « bataille des idées » ; et aussi, une autre idée s’est répandue, qui est que la pensée de droite est devenue dominante et majoritaire dans les médias. Qu’en est-il exactement ?

« Le deuxième point, il faut le dire d’emblée, est un mensonge total. Un examen objectif de la situation ne peut que conduire à une conclusion, c’est que le rapport de force dans les médias entre gauche et droite reste absolument inchangé. La gauche est toujours dans l’ensemble des médias dans une position dominante, et ce depuis 1945. La seule chose qui s’est produite, c’est que certaines personnalités considérées comme de droite, moi comme romancier, Éric Zemmour parmi les essayistes, ont connu des succès de librairie importants. Mais ce succès, il est obtenu grâce au grand public et malgré l’hostilité des médias dominants. Le rapport de force dans ce qu’on appelle le quatrième pouvoir, à mon avis à juste titre car c’est bien un pouvoir, est exactement inchangé. Et même, depuis une vingtaine d’années, est apparu en France un phénomène assez étonnant qu’on peut voir dans beaucoup de médias mais plus particulièrement dans le quotidien de référence, Le Monde, qui est manifestement l’organe central de ce qu’on appelait habituellement « le politiquement correct » mais que je préfère appeler le nouveau progressisme. J’expliquerai le terme plus tard. Dans les années immédiatement après 45 et ensuite, jusqu’à il y a à peu près vingt ans, les prolétaires, les ouvriers, plus généralement les pauvres, bénéficiaient d’un apriori favorable dans les médias de l’élite. C’est-à-dire qu’ils étaient a priori considérés comme respectables et leurs points de vue comme intéressants, et demandant à être pris en compte.

« De toute évidence, ceci était dû à la domination intellectuelle du Parti communiste. Et puis peu à peu, après 1968, cette domination intellectuelle du Parti communiste s’est effritée, et ouhla ! (Ndlr : coupure de courant, M.H. poursuit sa lecture dans le noir), et elle a subi un coup fatal avec la publication de L’archipel du goulag, en 74, par Soljenitsyne, livre qui a vraiment changé l’histoire du monde. Peu à peu, avec le déclin du Parti communiste, le respect dû aux prolétaires a décliné, et on a vu apparaître et se développer ce qu’on pourrait appeler une révolte des élites contre le peuple. Un mot est apparu, c’est celui de « populisme », pour désigner les opinions populaires dont il fallait se défier. Donc, l’idée a commencé à être exprimée d’abord prudemment, puis de manière de plus en plus explicite, que le suffrage universel n’était pas la panacée, et qu’il pouvait au contraire conduire à de grandes aberrations.

« Il y a eu un cas très important en France en 2005, un référendum sur un traité européen, celui de Lisbonne, qui a eu pour résultat un non massif de la population. Quelques années plus tard, le traité est adopté contre l’avis de la population donc, par le parlement et le congrès. C’était un déni de démocratie vraiment frontal qui ne s’était pas vu en France depuis très, très longtemps. Parallèlement, le langage employé par les élites pour parler du peuple est devenu de plus en plus insultant ; on a vu se répandre des adjectifs comme « abject » et « nauséabond » pour qualifier les idées populistes et plus généralement toute idée hostile au politiquement correct et au nouveau progressisme. Nauséabond, ça veut dire exactement en français : qui sent mauvais. Donc, je trouve que c’est assez difficile d’être plus explicite et directement insultant : ce que les élites reprochent au peuple, c’est de sentir mauvais.

« Alors, c’est un ton d’injure qui est extrêmement marqué en France mais qui ne lui est pas spécifique ; on s’en est aperçu récemment lors du référendum qui a eu lieu en Grande-Bretagne sur le Brexit, qui s’est soldé par la sortie de l’Europe du pays. Et les qualificatifs utilisés pour qualifier les partisans du Brexit étaient d’une vigueur assez surprenante. Ce qu’on leur reprochait, en gros, c’était d’être vieux, pauvres, peu instruits, et stupides. Peu après le référendum, on a même proposé de le refaire parce que le peuple avait mal voté, ce qui n’aurait pas donné un oui ; cela s’est aussi produit en Irlande, en 2005, quand les Irlandais ont refusé le traité de Lisbonne. Donc, ce même traité, que les Français avaient refusé eux aussi, le gouvernement français a prudemment préféré oublier les résultats du référendum et passer par le parlement.

« Tout ça pour vous situer qu’entre la population et les élites, le mot d’incompréhension en France est à mon avis beaucoup, beaucoup trop faible ; ce à quoi on a affaire, c’est tout simplement à de la haine. Et c’est ce même mot de haine que j’emploierai pour qualifier mes rapports avec différents journaux, spécialement avec Le Monde. Je suis conscient que la violence des relations que j’ai avec les médias français est assez surprenante vue de l’étranger ; ce n’est pas facile à comprendre, et je vous dis, je suis un exemple extrême, mais je ne suis pas le seul dans ce cas. La violence ce qu’on appelle « le débat public » en France, qui est en réalité tout simplement une chasse aux sorcières, n’a cessé d’augmenter ; et le niveau des insultes n’a cessé d’augmenter. Auparavant, il y avait une coutume respectée en France, comme à mon avis dans à peu près tous les pays, qui voulait qu’on s’abstienne de dire du mal de quelqu’un immédiatement après son décès. Cela n’a pas été observé cette année avec Maurice Dantec (Ndlr : mort quelques mois avant la conférence), et avec moi je sais déjà que ce sera bien pire. Il y aura beaucoup de journalistes français qui se réjouiront très sincèrement et ouvertement de ma mort. De mon côté, je ne désespère pas du tout d’assister de mon vivant à la faillite de certains journaux. Alors, ça sera très difficile parce qu’en France, les journaux sont financièrement soutenus par l’état — au passage, ça me parait une des dépenses publiques les plus injustifiées et scandaleuses dans ce pays ; mais bon, quand même, ce n’est pas impossible, car il y a des journaux qui ont perdu beaucoup de lecteurs ces dernières années, et tous les médias de gauche, c’est-à-dire presque tous les médias français sont dans une situation difficile faute de lecteurs.

« Bon. Ce n’est pas fini : plus récemment, il y a cinq ans en fait, depuis l’arrivée au pouvoir de François Hollande, ça s’est encore durci et la violence a encore monté d’un cran, parce qu’un phénomène nouveau et très imprévu a commencé à se produire. Certains intellectuels français, en particulier Alain Finkielkraut et Michel Onfray, ont déserté le camp des élites pour se rapprocher du camp de la population. Donc, immédiatement ils ont été voués à l’opprobre par l’ensemble des médias ; ils ont rejoint le camp des populistes abjects où il y avait déjà Éric Zemmour et où je passais faire un tour de temps à autre, quoi. Un exemple pour montrer que je ne suis pas le seul cas : il y deux ans, il s’est passé une chose très surprenante — plusieurs personnalités de gauche de premier plan, dont quand même un ministre et le président de l’Assemblée nationale ont déclaré que les idées défendues par Éric Zemmour étaient inacceptables et qu’il devrait être privé de toute tribune publique pour les exprimer. Déjà, c’était surprenant comme déclaration ; mais le plus stupéfiant, c’est que des médias, pourtant privés, ont obéi au pouvoir en place. I-Télé, la chaîne qui diffusait son émission, a bel et bien renvoyé Éric Zemmour. Alors cette espèce d’attaque contre la liberté d’expression, c’était tellement frontal, ça ramenait à une période tellement lointaine qu’il y a eu d’assez nombreuses protestations, y compris de personnalités de gauche. Mais ça n’a rien changé, Éric Zemmour n’a pas été réintégré dans ses fonctions.

« Alors, pour que la gauche en arrive là, pour qu’elle se permette ce genre de chose, il faut à mon avis qu’elle soit dans un état de panique totale ; qu’elle ait vraiment le sentiment d’être acculée, fichue, et les animaux acculés, c’est bien connu, deviennent vraiment dangereux et méchants. J’ai d’autres exemples, hein : un ministre de l’éducation nationale qui a qualifié un groupe d’intellectuels qui critiquaient sa réforme de l’enseignement dans les collèges de « pseudo-intellectuels ». Moi-même, après la publication de Soumission, j’ai été violemment attaqué par le Premier ministre dans des termes vraiment violents. Alors j’ai répondu : je l’ai qualifié d’« attardé congénital ». Plus tard, le même premier ministre a dit de Michel Onfray qu’il était « sans repère, à la dérive » ; bon, Michel Onfray l’a traité de « crétin ». Tout ça pour dire qu’il y a vraiment un ton nouveau dans le dialogue. Et on pourrait se poser la question : est-ce que c’est vrai que les intellectuels français sont massivement passés à droite, devenus réactionnaires ?

« Pour moi il faut examiner les quatre principaux accusés, ce qu’ils ont réellement dit en termes de positionnement politique. Michel Onfray se proclame toujours de gauche ; bon, la gauche actuelle ne correspond absolument pas à sa vision, ni sous sa forme gouvernementale ni sous celle des partis d’opposition de gauche et d’extrême gauche. Donc, il essaye d’exposer dans ses différents livres ce que doit être la gauche selon lui, mais il faut bien reconnaître que sur le plan de l’offre politique ça ne correspond à peu près à rien. Éric Zemmour n’a eu aucune sympathie pour la gauche à aucun moment de sa vie, mais quand il est interrogé il refuse de soutenir un parti politique ou de dire pour qui il va voter. Moi-même, quand je suis interrogé, je me déclare partisan d’une démocratie directe, donc du référendum d’initiative populaire ; je dis que je suis hostile à la démocratie représentative, que je ne veux pas élire de représentants et que je suis bien décidé à ne pas voter aux élections, pour qui que ce soit. Donc, ce virage à droite des intellectuels français n’est pas si net ; la vérité, à mon avis, c’est de dire qu’ils ont abandonné la gauche sans pour autant rejoindre la droite. C’est-à-dire qu’ils ont retrouvé quelque chose dont ils avaient complètement perdu le souvenir et même jusqu’à la notion, qui est la liberté ; la liberté de penser. Par parenthèse, je trouve quand même normal que les intellectuels soient libres de penser ce qu’ils veulent ; c’est à mon avis tout à fait contradictoire de vouloir des intellectuels et en même temps de vouloir leur imposer une conclusion à laquelle ils doivent arriver à chaque vote.