Nanco Moreno — Les intellectuels français abandonnent la gauche, 2022, Peinture digitale sur iPad Pro 12.9”

Les intellectuels français abandonnent la gauche (2/3)

Lors de sa visite en Argentine, l'écrivain français a donné la conférence Les intellectuels abandonnent la gauche au parc scientifique et technologique, sur la transformation des intellectuels au XXIe siècle.

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Rencontre organisée par le Centro Cultural de la Ciencia, à Buenos Aires le 6 janvier 2017

Michel Houellebecq — « Alors, cette liberté retrouvée, pour la comprendre, il faut faire un petit retour en arrière historique. Pas très loin, il suffit de remonter à 1945, parce que le fait est que la Seconde Guerre mondiale a très profondément discrédité les intellectuels de droite. Pour être honnête, c’était un peu injuste, hein, parce qu’une partie des intellectuels de droite n’a pas collaboré, et a même résisté ; ils auraient pu être attirés par un régime autoritaire, mais le patriotisme français chez beaucoup d’entre eux a été le plus fort. Bon, ceci dit, le nazisme était tellement horrible qu’on n’a pas tellement fait de détails et que la droite intellectuelle s’est retrouvée complètement discréditée, et qu’à partir de 1945, l’intégralité du pouvoir intellectuel en France est tombée aux mains de la gauche.

« J’en reviens à cette notion de déclin, car pour dire s’il y a déclin ou pas il faut remonter à ce qui a précédé. À mon avis tout ce que je viens de dire est objectivement vrai, vérifiable — maintenant je vais être obligé de donner mes opinions personnelles.

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Les intellectuels français abandonnent la gauche

« Immédiatement après 45 et pendant pas mal d’années, ceux qui tenaient le haut du pavé en France, intellectuellement, c’était Sartre et Camus ; ils ont obtenu le prix Nobel, chaque fois qu’ils prenaient position, c’était abondamment relayé, enfin c’était vraiment des maîtres à penser. Et même, ils se prétendaient philosophes, avant tout philosophe. Bon, ils écrivaient des romans, pièces de théâtre, etc., mais leur grand titre de gloire c’était d’être philosophe. Dans l’acception classique du terme, que je partage, un philosophe c’est quelqu’un qui produit un discours général et surplombant sur le monde, c’est-à-dire un discours qui peut intégrer l’ensemble des connaissances que l’être humain a acquis sur le monde, en particulier l’ensemble des connaissances scientifiques. À mon avis, nul ne peut prétendre être philosophe s’il n’a pas acquis une compréhension correcte, sans être un spécialiste, mais une compréhension claire et coordonnée de l’ensemble des connaissances humaines. Descartes, Pascal, Spinoza, Leibniz, Hume, Locke, Kant, avaient une bonne connaissance de la science de leur temps. Parfois, ils ont même contribué à l’améliorer, notamment Pascal et Leibniz. Mais ce qui me frappe en premier lieu chez Sartre et chez Camus, c’est leur extraordinaire ignorance en matière scientifique.

« Le 20e siècle est un siècle scientifique brillant, aussi brillant que le 19e ; il y a eu la théorie de la relativité, la mécanique quantique, la découverte du code génétique et pas mal d’autres choses ; tous ces bouleversements, quelle trace en trouve-t-on chez Sartre et Camus ? Aucune. Ils font exactement comme si ça n’existait pas, on n’a même pas l’impression qu’ils sont au courant. Bon. Sartre ne vaut pas grand-chose de plus que Camus sur le plan intellectuel, mais il y a chez lui des traits spécifiquement répugnants. C’est une brutalité, une absence d’empathie ; le livre qu’il a consacré à Baudelaire est catastrophique de sottise et de méchanceté, et d’incompréhension de ce qu’est la poésie ; enfin, c’est lamentable. Un autre truc qui frappe chez Sartre c’est sa haine de soi, sans doute justifiée en ce qui le concerne, parce qu’il était en effet assez haïssable, mais le problème, c’est qu’il a réussi à infuser sa haine de soi à l’ensemble de ses lecteurs. Donc, il y a une haine de soi occidentale, un masochisme auto-accusateur qui marque les relations avec les anciennes colonies en particulier et qui nous vient très directement de Sartre. En fait, il est le réel inventeur du racisme anti-blanc. Et c’est pénible de se dire que ce phénomène, qui a quand même des conséquences désastreuses, très bien analysé dans Les sanglots de l’homme blanc de Pascal Bruckner, très bon livre sur le sujet, a au fond une origine minime : c’est la haine de soi éprouvé par Sartre.

« Bon, la période Sartre et Camus a duré, allez, disons presque vingt ans. Ensuite il y a une période assez confuse, on peut dire en gros soixante-huitarde ; là, les philosophes en vogue étaient plutôt Derrida, Deleuze, Lacan, Foucault (Ndlr : j'ajoute Debord, qui me semble ici oublié par M.H.) enfin des gens très différents de leurs prédécesseurs et très différents les uns des autres, mais qui avaient quand même tous un point commun, l’ignorance en matière scientifique, à nouveau. Chez Derrida, Deleuze, Lacan, c’est dissimulé par des formules mystérieuses et vides, une espèce de verbiage pseudo-poétique, quoi ; chez Lacan c’est même assez ingénieux, enfin il y a des formules mathématiques à côté, c’est très joli… Mais pour être honnête, bien que leur style soit très différent, ils ont un point commun pour moi, c’est que j’ai essayé de les lire et que je n’ai jamais été capable de découvrir un sens. Donc, quand on lit des pages et des pages sans parvenir à trouver un sens, on peut se dire qu’on est con. C’est ce que je me suis dit dans un premier temps. Puis, peu à peu, il y a une autre idée qui m’est venue, c’est que peut-être, il n’y a pas de sens — qu’on a affaire à des charlatans, à des fumistes purs et simples quoi. Donc je ne vais pas trancher, mais plus ça va, plus je penche pour la seconde hypothèse. Alors, ces auteurs de la deuxième génération ont un grand succès dans les universités américaines ; et c’est pour ça qu’au fond je ne suis pas d’accord avec les médias anglo-saxons. Je n’ai pas leur admiration pour ces auteurs de la « French Theory », comme on disait à l’époque.

« Bon. On va passer à la génération suivante, c’est-à-dire la mienne ; là, les intellectuels sont toujours aussi ignorants sur le plan scientifique, il y a toujours aussi peu de contenu, mais ils ont renoncé à dissimuler l’absence de contenu. C’est-à-dire qu’ils n’essayent plus du tout de produire des pensées neuves et ont renoncé à toute ambition philosophique, en fait. Les intellectuels, à l’heure actuelle, sont des observateurs, des commentateurs engagés des faits de sociétés, des actualités, des grands évènements. Donc, ils sont plus ou moins agréables à lire, plus ou moins intelligents, plus ou moins sympathiques, mais ils ont renoncé à être des philosophes. Ce qui est plutôt un soulagement, dirai-je…

« J’en reviens à ce qui est mon sujet principal. Il y a beaucoup de différences comme j’ai dit entre Sartre, Camus puis tous les auteurs de la « French Theory» , mais il y a encore un point commun ; tous, ils étaient de gauche. Uniformément. C’est-à-dire qu’à l’époque, on n’envisageait même pas qu’un intellectuel puisse être autre chose que de gauche ; c’était vraiment inconcevable.

« Alors, l’histoire de comment les intellectuels ont quitté la gauche, c’est une histoire un peu confuse, il n’y a pas eu de fin brutale. Ce qui a été brutal, c’est l’effondrement des communistes, comme je disais, 74, L’archipel du goulag. Mais la gauche, un peu cahin-caha, a poursuivi sa route en se convertissant au libéralisme économique et au capitalisme. Et puis, d’une manière que je n’ai pas réussi à retracer, ça s’est fissuré, peu à peu ; et des gens ont commencé à s’en rendre compte. Le premier article intéressant est de Guy Scarpetta, en 1999 dans Artpress, intitulé Les nouveaux réactionnaires. Mais ce qui a vraiment fait rentrer le sujet dans le débat, c’est un tout petit livre, 70 pages, publié en 2002 par Daniel Lindenberg, dont le titre était Le rappel à l’ordre et le sous-titre Enquête sur les nouveaux réactionnaires. C’est un titre qui m’a fait une impression bizarre, Le rappel à l’ordre. Est-ce que l’auteur voulait signifier que les nouveaux réactionnaires essayaient de faire un rappel à l’ordre ? L’impression que j’avais en lisant, c’était que c’était moi qu’on rappelait à l’ordre. Du genre : « vous avez oublié d’être de gauche ? C’est pas bien, mais vous pouvez vous reprendre, faîtes un effort quoi, ça va aller ».

« Je passe à la période récente. En 2016, ce livre a été réédité avec une postface inédite de l’auteur. Alors, sur la couverture, il y a une bande rouge qui dit : « l’essai prémonitoire », et je vais vous lire un petit extrait de la postface inédite pour vous montrer à quel point l’auteur est content de lui :

Un incroyable tir de barrage a accueilli en 2002 l’apparition de ce que d’aucuns appelaient dédaigneusement un libelle ; l’eau a coulé sous les ponts. Les hypothèses que j’avais alors lancées dans le scepticisme général sont désormais considérées comme fécondes. Ceux qui me traitaient d’inquisiteur ou d’affabulateur sont les premiers à faire sauter les bouchons de champagne pour célébrer leur victoire à la guerre des idées.

« Bon, à part ça il fait une petite mise à jour de la liste des nouveaux réactionnaires, donc il rajoute Éric Zemmour essentiellement. Il dit deux choses dans sa préface : l’une exacte, et l’autre fausse.

« Ce que dit d’exact Lindenberg, c’est que son livre a été mal accueilli à sa sortie en 2002. Ce qu’on lui reprochait c’était de mélanger tout et n’importe quoi, et de regrouper comme nouveaux réactionnaires des gens dont les opinions n’avaient absolument rien à voir. Bon. Là, je voudrais, un peu paradoxalement prendre sa défense ; parce que c’est vrai qu’il mélange des gens dont la pensée n’a rien à voir. Mais si les nouveaux réactionnaires sont si différents, tellement différents qu’ils n’ont en fait rien de commun, c’est parce que leurs opposants, ceux que j’appelle les nouveaux progressistes, sont définis de manière beaucoup plus précise, plus étroite et plus exigeante qu’ils ne l’ont jamais été. Dans le livre de Lindenberg, pour la première fois, on peut être réactionnaire, non pas parce qu’on est de droite, mais parce qu’on est trop de gauche. Un communiste, ou en général toute personne qui ne considère pas l’économie de marché comme la fin ultime de l’histoire est une réactionnaire. Un souverainiste, ou toute personne hostile à la dilution de la France dans un ensemble fédéral européen est un réactionnaire. Quelqu’un qui défend l’utilisation de la langue française en France ou toute langue nationale dans son pays, hostile à l’utilisation universelle de l’anglais est un réactionnaire. Quelqu’un qui se méfie de la démocratie parlementaire, des partis, qui ne considère pas que c’est le dernier mot de l’organisation politique, qui aimerait qu’on donne la parole à la population directement est un réactionnaire. Quelqu’un qui ne s’enthousiasme pas pour Internet ou pour les smartphones est un réactionnaire. Quelqu’un qui ne s’enthousiasme pas pour les loisirs de masse, pour la culture de masse, pour le tourisme organisé, est un réactionnaire. Donc, au fond, la conception du progressisme par Lindenberg est totalement nouvelle. C’est-à-dire que ce qui rend une innovation bonne, pour lui, ce n’est pas sa nature, mais son caractère innovant en lui-même. Donc, la croyance progressiste de Lindenberg tient en deux points :

  • Nous vivons une époque supérieure à toutes celles qui l’ont précédé.
  • Toute innovation, quelle qu’elle soit, rend l’époque encore meilleure.

« Il faut bien intégrer ça, c’est important.

« La chose fausse, dans sa postface, qui est très intéressante, c’est qu’il déclare que ceux qu’il avait inculpé dans son livre, les nouveaux réactionnaires, se sont défendus, ont protesté : « non, non, on n’est pas réactionnaire pas du tout », alors qu’en réalité c’est exactement le contraire qui s’est produit, et je m’en souviens très bien, j’étais un des principaux accusés. Alain Finkielkraut était ravi d’être dans le même groupe de gens parce qu’il aimait bien leurs écrits, et quand je lui en ai reparlé il m’a dit : « c’était vraiment une Dream Team », pour vous situer son état d’esprit de l’époque. Philippe Muray, que je connaissais bien était ravi, parce qu’il trouvait qu’il ne vendait pas assez de livres et qu’il pensait que par contagion, ses tirages allaient être augmentés. Moi-même j’étais ravi, parce que j’étais placé à côté de gens que je n’avais pas lus, mais qui étaient considérés comme des gens extrêmement sérieux, austères, Marcel Gauchet, Pierre Manent ; ce sont des gens qui font sérieux en France. Enfin, tout le monde était content. Tous les nouveaux réactionnaires étaient contents.