Nanco Moreno — Les intellectuels français abandonnent la gauche, 2022, Peinture digitale sur iPad Pro 12.9”

Les intellectuels français abandonnent la gauche (3/3)

Lors de sa visite en Argentine, l'écrivain français a donné la conférence Les intellectuels abandonnent la gauche au parc scientifique et technologique, sur la transformation des intellectuels au XXIe siècle.

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Rencontre organisée par le Centro Cultural de la Ciencia, à Buenos Aires le 6 janvier 2017

Michel Houellebecq — « Et c’est ça au fond la vraie surprise du livre de Lindenberg : être qualifié de réactionnaire ne faisait plus peur à personne. Le pouvoir d’intimidation de la gauche était mort. Et ça, c’était vraiment nouveau. Une chose très curieuse, et là j’en reviens au sujet de pourquoi je parle des intellectuels, c’est que les nouveaux réactionnaires les plus fréquemment cités dans le livre de Lindenberg n’étaient pas des intellectuels à proprement parler : c’était Maurice Dantec, Philippe Muray et moi qui avions le plus d’occurrences de citation dans son livre. J’ai l’impression que Maurice Dantec et Muray ne sont pas très connus en Argentine, mais ça ne fait rien, je vais parler d’eux, parce que le choix de Lindenberg est excellent. À mon avis, les idées de Muray et Dantec méritent d’être connues, bien plus que celles des intellectuels officiels, et même un peu plus que les miennes, je dirais. Ce n’est pas de la modestie hein, je sais ce que je vaux, je n’ai jamais été modeste, jamais, je suis contre la modestie ; du strict du point de vue des idées, je pense qu’ils m’étaient un peu supérieurs.

« Ce qu’il faut situer pour mieux comprendre la France, c’est qu’un intellectuel, sociologiquement, c’est assez précis ; il faut d’abord avoir fait de bonnes études, enfin le mieux c’est Normal Sup Lettres, mais au minimum une thèse, un doctorat en littérature ou sciences humaines. Il faut publier des essais, ou encore mieux diriger une collection d’essais ; si c’est une maison d’édition importante, c’est encore mieux ; il vaut mieux avoir un poste de direction dans une revue — il y en a plusieurs, qui se consacre au débat intellectuel, il y en a cinq ou six valables — et il faut aussi signer dans les trois principaux quotidiens, dans les pages débats d’idées, régulièrement des tribunes.

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Les intellectuels français abandonnent la gauche

« Ni Dantec, ni Muray, ni moi n’avions aucune de ces caractéristiques. On correspondait au micromilieu sociologique des écrivains. Ce qui est très différent, en réalité ; il y a très peu de contacts. Avant le livre de Lindenberg je n’avais jamais physiquement rencontré un intellectuel ; par contre je connaissais très bien Muray et Dantec, donc on ne fréquentait pas les mêmes endroits, pas les mêmes salons, on n’était même pas invités aux mêmes émissions de télé. Au fond, c’est grâce à ce livre de Lindenberg que je peux parler des intellectuels aujourd’hui ; ça a fait de moi une espèce de compagnon des intellectuels.

« Bon, donc je vais essayer de résumer ce que les trois écrivains, dont moi et les deux inconnus, les trois prétendus nouveaux réactionnaires principaux, ont pu penser au juste et aussi imaginer pour le futur. Parce que je suis parfois considéré comme une sorte de prophète, alors qu’en réalité mes qualités de prophète sont beaucoup moins grandes celles des deux autres. Je me suis interrogé et ce qui a fait illusion, c’est qu’il y a parfois une coïncidence entre la sortie de mes livres et d’autres évènements plus dramatiques. C’est vrai, Soumission est sorti en France le même jour que les attentats de Charlie Hebdo ; moins connu, j’ai donné une interview au New York Times sur Plateforme, le journaliste trouvait que j’exagérais probablement la menace islamiste. L’interview est sorti dans le numéro du New York Times du 11 septembre 2001… donc, il se passe des trucs comme ça, comme si Dieu, le destin, jouait avec mes livres.

« Enfin bon, c’est plutôt des espèces de coïncidences du destin, mais qu’est-ce que j’ai prophétisé en réalité dans mes livres, si on fait une synthèse ? D’abord, un thème de plusieurs de mes livres est l’avènement du transhumanisme ; alors, ça commence à se produire très doucement, très, très doucement — il est possible que ça accélère, pour l’instant ce n’est pas le cas. En fait, là-dessus je suis un prophète à moyen terme : ça se réalise un petit peu, mais lentement. Ensuite, dans Soumission, j’ai prédit la prise de pouvoir en occident par un Islam modéré, et que l’occident préférait se soumettre en abdiquant ses valeurs qui ne lui conviennent plus, quoi. Bon, à l’heure actuelle, on ne peut pas dire que ce soit un Islam modéré qui se manifeste en Europe, donc pour l’instant, j’ai plutôt été un très mauvais prophète. Alors pour être complet, il y a quelques petits signes qui commencent à apparaître. D’abord, en effet, comme dans mes livres, une grande souplesse des universités occidentales, mais surtout françaises, une facilité à faire des concessions dès qu’il y a des financements un peu importants provenant des monarchies du Golfe. Et il semblerait que perdure une sorte d’aptitude des Français à la collaboration. En deuxième lieu, il est vrai que dans beaucoup de quartiers, les jeunes filles, pour avoir la paix, ont renoncé à toute tenue sexy ou provocante. C’est vrai, par rapport aux années de mon adolescence, les jeunes filles sont vêtues de manière beaucoup moins sexy. Bon, savoir si c’est une bonne ou une mauvaise chose est une question assez ambigüe chez moi ; je pense qu’en lisant mes livres on pourrait en tirer des conclusions intégralement opposées, avec à peu près autant de vraisemblance. Voilà donc mes grandes prophéties.

« Alors maintenant, Maurice Dantec ; qu’est qu’il a prophétisé, Dantec ? D’abord, point commun avec moi, le transhumanisme. Lui s’intéressait davantage à l’hybridation mentale homme-machine, moi davantage à la manipulation génétique ; et là, même verdict pour Dantec que pour moi, ça commence à se produire peu à peu, lentement. Autre chose, et là, la prophétie de Dantec est vraiment fulgurante parce qu’il a été le premier avant tout le monde : il a prophétisé l’apparition du djihadisme, c’est-à-dire d’un Islam conquérant, violent, doté d’un plan de conquête mondial et qui allait déclencher des attentats et des guerres civiles un peu partout à la surface de la planète. Alors ce qui lui a permis d’arriver à cette intuition étonnante quand même, à mon avis, c’est le fait qu’il soit allé personnellement en Bosnie pendant la guerre, et la Bosnie était un des premiers terrains d’entraînement du djihadisme international. Donc il est allé en Bosnie, il a compris ce qui s’y passait et il a été le seul. Mais plus intéressant, c’est la position qu’il a prise ensuite. La position de nos gouvernements européens et en particulier français, c’est que nous vaincrons parce que nos valeurs sont les plus fortes : laïcité, démocratie, libéralisme, droits de l’homme, etc. En plus, mais ça ils le disent moins, nous vaincrons parce que nous sommes les mieux armés. Mouais. Ce que Dantec dit, c’est autre chose.

« Et là je reviens un peu sur Muray. Bon, comme écrivains, comme styles, ils sont très différents, mais à mon avis sur ce point ils se complètent. Je vais vous citer un texte méconnu de Muray paru en 2002, d’une ironie très noire et qui s’appelle Chers djihadistes. Je vais vous lire un petit extrait :

Chers djihadistes, craignez les courroux de l’homme en bermuda, craignez la colère du consommateur, du voyageur, du touriste, du vacancier descendant de son camping-car. Vous nous imaginez vautrés dans des plaisirs et des loisirs qui nous ont ramollis, et bien nous lutterons comme des lions pour protéger notre ramollissement.

« À un autre moment, il se moque gentiment de Salman Rushdie qui parle des islamistes :

Ils veulent nous enlever toutes les bonnes choses de la vie, les sandwichs au bacon, les jupes courtes.

« Mouais. À un autre endroit, il parle du Monde, et au lieu de quotidien de référence, il parle de « quotidien de révérence », de « quotidien de déférence »… enfin c’est pour vous situer tout un style. Ça mérite vraiment d’être lu.

« Dantec est beaucoup plus, comment dire, plein de rage et de poésie, et il se définit comme un combattant chrétien et sioniste, carrément. Ce qu’il demande aux Occidentaux c’est de revenir à ce dont les djihadistes les accusent, c’est-à-dire de redevenir des croisés. Une de ses idées de base c’est que seule une puissance spirituelle, donc mettons, la chrétienté ou le judaïsme, est capable de lutter efficacement contre une autre puissance spirituelle. C’est une idée qui mérite d’être examinée, le fait qu’une puissance spirituelle n’est jamais vaincue par autre chose que par une autre puissance spirituelle. Je vais essayer de vous dire ce que j’en pense, mais pour ça il va falloir que je fasse un grand retour en arrière, là plus grand.

« Je viens de lire L’histoire des Girondins de Lamartine, qui a fait une histoire de la Révolution française. Donc, il y a deux choses qui frappent dans l’histoire de la Révolution française par Lamartine. En premier lieu, c’est la foi des révolutionnaires français : les actes d’héroïsme qu’il retrace sont totalement insensés ! Et ça leur a quand même permis de vaincre militairement une Europe entière coalisée contre la France, avec en plus à l’intérieur une guerre civile en plusieurs endroits du pays. Alors est-ce que nous autres, démocrates libéraux du début du XXIe siècle en France, nous avons la même foi républicaine ? Bon. Il semble que poser la question, c’est déjà y répondre. Il y a une deuxième chose qui frappe dans le livre de Lamartine, c’est la cruauté des révolutionnaires français. On peut comprendre que Joseph de Maistre ait considéré la Révolution française comme une manifestation satanique. Toutes les quatre pages maximums, il y a au moins quelques têtes coupées promenées sur des pics ; c’est tout le temps ça, comme une espèce de décor continu. Et puis il y a sans arrêt des anecdotes horribles. Il y en a une célèbre, c’est la princesse de Lamballe, un émeutier qui a tranché sa vulve sur son cadavre pour s’en faire une fausse barbe. Il y en a d’autres : des têtes coupées qui sont utilisées comme boules pour jouer aux quilles, des enfants qu’on oblige à creuser la tombe de leurs parents ; plusieurs fois, une tête qui tombe de la guillotine, le bourreau la ramasse, la gifle et les gens applaudissent. Enfin, à côté des révolutionnaires français on a l’impression que les gens de l’État islamique sont quasiment civilisés.

« J’en reviens à mon point de vue qui est un doute, un doute pascalien un peu sinistre, mais paradoxalement, ça peut apporter de l’espoir. L’idée normale, c’est que l’être humain devient capable d’explosion d’héroïsme et par ailleurs de cruauté parce qu’il est animé par une foi. Le plus souvent religieuse, simplement, parfois, révolutionnaire au sens politique du terme. Ce qu’en aurait dit Pascal, c’est plutôt que l’être humain est parfois saisi d’une ivresse de carnage, de cruauté, de violence, et qu’il prend n’importe quelle foi, n’importe quelle cause, le plus souvent religieuse, qui puisse donner une justification à ses actes, et les rendre non seulement légitimes, mais bons. Alors, le carnage s’étend… la violence se répand dans le pays… ça dure quelque temps, et puis d’un seul coup, ça s’arrête. C’est un des passages les plus mystérieux du livre de Lamartine. Pourquoi la terreur en France prend-elle fin, très rapidement ? Pourquoi d’un seul coup les gens se lassent du carnage, du sang ? Je n’ai jamais entendu une seule explication valable. D’un seul coup, ça disparait. Les gens s’amollissent, ils n’ont plus envie ni d’être héroïques ni d’être cruels. Il est tout à fait possible que l’État islamique finisse comme ça, sans raison.

« Je reviens à Philippe Muray. Alors ce monde violent, contrairement à Dantec qui aime beaucoup les scènes de guerre, lui il en parle très peu et de toute façon il est mort trop tôt pour avoir connu l’apparition de l’État islamique ; il parle surtout d’un monde occidental fatigué, douillet, craintif, mais là aussi ses prophéties sont d’une exactitude assez étonnante.

« Avant de parler de Muray, je vais lire un passage de Tocqueville un peu pour le plaisir, mais aussi parce que c’est en lien ; alors voilà un passage de Tocqueville :

Je veux examiner sous quel trait nouveau le despotisme pourrait se produire dans le monde. Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux retiré à l’écart est comme étranger à la destinée de tous les autres. Ses enfants, ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine. Quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche, mais ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d’assurer leurs jouissances et de veiller sur leurs sorts. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si comme elle il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche au contraire qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance. Il aime que les citoyens se réjouissent pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur, mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre. Il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages. Que ne peut-il leur ôter le trouble de penser et la peine de vivre ?

« C’est publié en 1840, dans la seconde partie de l’œuvre De la démocratie en Amérique ; je trouve ça vertigineux. Sur le plan des idées, ce passage contient la quasi-totalité de mon œuvre écrite ; j’y ai ajouté une chose, c’est que l’individu qui chez Tocqueville a encore des amis et une famille, chez moi, n’en a plus. C’est-à-dire que le processus d’atomisation qu’il décrit a atteint son terme ultime.

« Toujours sur le plan des idées, ce passage contient la quasi-totalité de l’œuvre écrite de Philippe Muray ; Philippe n’a ajouté qu’une chose, c’est que cette puissance, qui n’est pas la puissance paternelle, il l’identifie comme la puissance maternelle. Donc, les temps nouveaux annoncés par Muray, c’est la réapparition du matriarcat sous une forme nouvelle, une forme étatique ; c’est-à-dire que les citoyens sont maintenus par l’état dans un état d’enfance perpétuel, et le premier ennemi qu’essaye d’éradiquer la société occidentale, c’est l’âge viril, la virilité en elle-même.

« Alors, sur ce point, l’évolution en France depuis la mort de Muray, et en particulier depuis le retour des socialistes au pouvoir, a confirmé sa prophétie à un point hallucinant. On s’est vraiment mis à vivre dans son monde à un point que lui-même, je pense, en aurait été surpris. Par exemple, la France est quand même le deuxième pays au monde après la Suède à avoir pénalisé les clients de prostituées. Ça, je pense que même lui aurait du mal à y croire ; il aurait pu le prévoir, mais pas si tôt, pas si rapidement. Bon, pour dire accessoirement ce que je pense, abolir la prostitution, c’est abolir un des piliers fondamentaux de l’ordre social ; c’est rendre à peu près impossible le mariage, et sans la prostitution comme correctif, le mariage s’effondre, la famille aussi et la société entière pour des raisons démographiques. Donc, en fait, abolir la prostitution, c’est un des aspects du suicide européens, quoi. Tout simplement.

« Donc, dans ces conditions, je pense en effet qu’on peut prédire un grand avenir à une formule plus ancienne qui est resurgit du moyen âge, du VIIe siècle, l’Islam salafiste. Alors, c’est vrai que pour l’instant, les évènements me donnent tort. Mais je maintiens ma prophétie, parce que le djihadisme aura une fin, car on finit toujours par en avoir marre du carnage, et du suicide. Par contre la progression de l’Islam n’en est qu’à ses débuts parce que la démographie est de son côté ; et que l’Europe, en cessant de faire des enfants, s’est engagée dans un suicide. Et on aurait tort de s’imaginer que c’est un suicide lent ; quand on a un taux de reproduction de 1.2 ou 1.3, ça va assez vite. Alors, dans ces conditions, à mon avis, tous les débats menés par les intellectuels français autour de la laïcité, de l’Islam, etc., etc., ont un intérêt minime ; ils ne tiennent aucun compte du seul facteur pertinent, qui est l’état du couple et de la famille. Dans un sens donc, ce n’est pas surprenant que les seules personnes des vingt dernières années à avoir prononcé un discours vraiment intéressant sur l’état de la société ne soient pas des intellectuels professionnels, mais des gens qui s’intéressaient à la vie réelle des êtres humains, qui créaient des personnages humains, c’est-à-dire des romanciers.

« J’approche de l’espèce de conclusion sur l’état des intellectuels français au début du XXIe siècle. On sort d’une période étrange, absolument anormale et qui aura quand même duré une vingtaine d’années où les idées les plus intéressantes émises en France ne l’ont pas été par des intellectuels professionnels, mais par des romanciers. Parmi les intellectuels professionnels, je ne vois personne qui ait dit des choses aussi intéressantes sur les mutations technologiques, sur la fusion homme-machine, que Maurice Dantec. Je ne vois personne qui ait dit des choses aussi importantes sur la dévirilisation et sur cette espèce de bonne humeur obligatoire et généralisée que Philippe Muray. J’ai eu la grande chance de connaître personnellement bien Philippe Muray et Maurice Dantec, donc d’avoir eu un accès immédiat à leur pensée au moment où elle se formait. Aujourd’hui, ils sont morts, Philippe Muray il y a quelques années, Maurice Dantec au mois de juin, et moi je n’ai plus grand-chose à dire. Ce qui ne veut pas dire que je sois fini hein, car les idées ne sont pas essentielles dans un roman. Pour prendre un de mes romanciers préférés chez qui les idées jouent un très grand rôle, Dostoïevski, on ne peut vraiment pas dire que Les Frères Karamazov apportent quoi que ce soit sur le plan des idées par rapport aux Possédés ; en exagérant un peu on pourrait même dire que toutes les idées de Dostoïevski sont déjà dans Crimes et Châtiments. Pourtant, la plupart des juges pensent que Les Frères Karamazov est le sommet de l’œuvre de Dostoïevski. À titre personnel, j’ai un petit faible pour Les Possédés, mais enfin, j’ai peut-être tort, ce n’est pas le débat. En tout cas, même si je continue à écrire des romans, il est peu vraisemblable à mon âge que j’aie des idées fondamentalement neuves. Aujourd’hui devant vous, je suis dans une situation étrange, car mes seuls vrais interlocuteurs sont morts. Il reste en France des écrivains talentueux, des intellectuels estimables ; mais ce n’est pas tout à fait pareil. Parfois je pourrais me demander pourquoi je suis encore en vie.

« Alors, est-ce que c’est une question de talent littéraire ? Oui, ça joue énormément. Ils avaient plus de talent que les autres ; mais au fond ce n’est peut-être pas le cœur du problème, le noyau essentiel. Peut-être, le noyau essentiel est que Muray et Dantec écrivaient sans jamais tenir compte des convenances ni des conséquences ; ils s’en fichaient complètement de se mettre à dos tel ou tel journal, ils avaient accepté l’idée qu’éventuellement ils se retrouveraient complètement seuls. Donc ils écrivaient uniquement pour leurs lecteurs, jamais pour leurs milieux. Donc ils étaient des hommes libres. Et ce qui est étonnant, c’est que leur liberté a été libératrice. C’est grâce à eux qu’aujourd’hui les intellectuels français sont dans une situation tellement nouvelle qu’ils n’en ont même pas vraiment pris conscience : ils sont libres ! Les intellectuels français sont libres parce qu’ils sont libérés du carcan de la gauche, déjà ; autre chose, ils sont libres parce qu’ils ne subissent plus, ou infiniment moins, la fascination qui pourrait presque être qualifiée de maraboutage, qui était opéré sur leurs prédécesseurs par les prétendus grands penseurs du siècle précédent. C’est-à-dire que les vaches sacrées sont mortes. Le premier à disparaître comme horizon indépassable, ça a été Marx ; assez longtemps après ça a été Freud. Ça ne s’est pas encore totalement produit pour Nietzche, mais ça peut se produire dans pas trop longtemps à mon avis, je suis assez optimiste.

« Donc on ne peut pas dire que les intellectuels français se soient libérés ; par contre, la vérité, c’est que nous les avons libérés. Et je suis assez fier d’avoir aux côtés de Muray et Dantec d’avoir pris ma part de ce travail ; je ne pense pas que nous ayons été de grands penseurs, mais nous avons libéré la pensée. Maintenant, c’est aux intellectuels de penser et de produire une pensée neuve s’ils en sont capables. Bon, je n’ai pas été très gentil avec les intellectuels français récents, mais ce n’est pas très grave ; la France est un vieux pays, vraiment vieux, donc soixante-dix ans d’avachissement intellectuel, même cent ans, ce n’est pas si grave. Donc je vais terminer là-dessus, et vraiment je ne dis pas ça uniquement parce que ça fait bien de terminer par une note optimiste, mais… je crois à l’avenir de la pensée en France. C’est ma conclusion. »