La privatisation du monde

La privatisation du monde

Intervention publiée dans L’Atelier du Roman en septembre 2000


Sur 99 francs de Frédéric Beigbeder


Les best-sellers américains (je veux parler de ceux qu’on trouve dans toutes les librairies du monde, de Prague à Manille ; de ceux qui sont achetés par Hollywood avant même leur sortie, et qui génèrent des bénéfices se chiffrant en millions de dollars) sont généralement des livres médiocres. Les personnages sont plats et artificiels, le style inexistant, le suspense vite éventé ; ils ont cependant une qualité qui manque à la plupart des livres français : la précision et le réalisme dans la description milieux professionnels. On sent à lire ses livres que John Grisham a effectivement été avocat, et pendant de nombreuses années ; que Robin Cook a été médecin et chirurgien, qu’il a travaillé dans des hôpitaux, des laboratoires, des cliniques privées.

Frédéric Beigbeder travaillé pendant une dizaine d’années chez Young & Rubicam, c’est-à-dire dans la filiale française du plus grand groupe de publicité mondial. Comme son personnage Octave, il était concepteur-rédacteur (c’est-à-dire qu’il imaginait des campagnes publicitaires, et rédigeait leurs slogans). Un tel métier − ne serait-ce que par les frustrations qu’il induit − peut prédisposer à l’écriture romanesque ; il est donc surprenant de ne pas avoir plus de romans nous décrivant de l’intérieur la vie d’une agence de pub − les raisons de cet état de choses apparaîtront un peu plus tard. Par exemple, le titre du livre, 99 francs est un concept (un concept pertinent, voire génial : donner comme titre à un livre son prix de vente, c’est exprimer avec franchise la nature d’un monde où la réalité ultime c’est l’argent). Le titre du roman précédent de Frédéric Beigbeder, L’amour dure trois ans, s’apparentait plutôt à un slogan (un slogan qui contenait une grande part de vérité ; ce qui est inutile dans la pub, préférable dans un recueil d’aphorismes, indispensable dans le cas d’un roman).

La privatisation du monde

99 francs regorge de prouesses sémantico-verbales, il y en a presque à chaque page ; ma préférée est peut-être cette phrase, très belle : « Le proctérien n’a pas ri ». Tout cela appartient au roman ; pourrait-on trouver l’équivalent dans la pub ? Non. La publicité peut-elle être brillante, talentueuse, émouvante, drôle, géniale ? Non. Les créatifs des agences de pub, c’est une des évidences qui ressortent de ce livre, se méprisent eux-mêmes ; ils sont conscients de faire de la merde, et de n’être que des créatifs ; ce qu’ils aimeraient, eux, c’est être des créateurs (écrire vraiment des livres, réaliser vraiment des films, ou bien peindre, etc.) En tant que créatifs, ils peuvent cependant se permettre de mépriser leurs collègues, les commerciaux. Ceux-ci, à leur tour, méprisent les clients − à qui ils arnaquent journellement des sommes considérables. Quant aux clients, de toute façon ils peuvent faire jouer la concurrence et, de ce fait, ils méprisent indistinctement les agences de pub.

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