Zone dépressionnaire

Zone dépressionnaire

Entretien paru dans Les Inrockuptibles en avril 1996
Propos recueillis par Marc Weitzmann


En 1996, Michel Houellebecq est l’un des rares à se colter au réel, que ce soit à travers le roman ou l’écriture poétique, comme en témoigne son recueil Le Sens du combat. Une ambition de dire le monde tel qu’il est, avec ses mensonges et ses lâchetés, son désespoir et sa vanité, mais aussi une nécessaire résistance dont l’écrivain retrace ici l’origine.


Michel Houellebecq — J’ai dû commencer à écrire vers 13 ans. J’achetais des cahiers de 288 pages — je me souviens du chiffre parce que c’était des multiples de 96 pages : 96, 192, 288… Donc, j’achetais des cahiers de 288 pages que je remplissais entièrement. Quand ils étaient pleins, j’allais vers la rivière la plus proche, je respirais seize fois et je les jetais dans l’eau. Seize, ça me paraissait un bon chiffre, j’avais l’impression qu’après ça je serais quelqu’un d’entièrement neuf.

Qu’écrivais-tu ?
Oh, je ne sais plus. J’essayais de formuler des idées sur la meilleure manière d’organiser le monde, je suppose — parce que visiblement c’était très mal organisé… Au bout de quelques années, j’ai fini par me lasser. Mais j’étais obstiné, c’est un trait de mon caractère, ce qui fait que j’ai jeté beaucoup de cahiers avant de m’apercevoir que ça ne changeait pas grand-chose. La vie m’apparaissait sous un jour très négatif. Les autres me terrorisaient. Je n’étais pas le seul d’ailleurs, et ils me terrorisaient à juste titre. J’étais interne, dans l’internat dont parle Girodias dans ses Mémoires, l’internat de Meaux, où l’on mettait généralement les enfants que les parents avaient du mal à contrôler. J’y étais entré en sixième, j’étais donc un petit dans un environnement où les garçons plus âgés se rassemblaient en meutes dans le but d’attraper les petits, de les frapper, les torturer, les humilier. Je vivais dans la terreur. Je m’étais acheté un couteau pour me défendre, je n’ai eu à m’en servir qu’une fois. Le type était étonné de voir son sang couler, ce qui m’a laissé le temps de prendre la fuite. Plus tard, j’ai trouvé des protecteurs, des gar­çons de terminale. Je ne sais pas pourquoi, ils semblaient appré­cier ma conversation, ils m’invitaient à leur table.

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Et tes parents ?
Mes parents ont divorcé très tôt, dès le début des années 60 — je ne suis même pas certain qu’ils aient jamais vécu ensemble. Ils m’avaient laissé à la charge de mes grands-parents, si bien que je les ai très peu vus pendant mon enfance. En un sens, c’était des précurseurs du vaste mouvement de dissolution familiale qui allait suivre. J’ai grandi avec la nette conscience qu’une grave injustice avait été commise à mon égard. Ce que j’éprouvais pour eux était plutôt de la crainte en ce qui concerne mon père, et un net dégoût vis-à-vis de ma mère. Curieux qu’elle ne se soit jamais rendu compte que je la haïssais. Je suis parti plusieurs fois en vacances avec elle. Elle menait une vie errante, travaillant peu, gagnant beaucoup d’argent, passant son temps avec des bandes de beatniks, de hippies, ce genre de choses. Je me souviens d’un été à Cassis : ils faisaient la manche, après ils allaient se baigner nus dans les calanques, ils ricanaient beaucoup sur les « bourgeois »… C’était le tout début des années 70, j’avais 13 ou 14 ans. Elle est aussi partie à Katmandou, à Tanger, tout le merdier. Je n’avais que mépris pour ces individus oisifs et égoïstes. L’image du Bien, pour moi, c’était mes grands-parents, qui m’élevaient. Tout le contraire : des prolétaires vertueux, évidemment communistes, ayant travaillé toute leur vie… Au lycée, il y avait toute une panoplie de mouvements incompréhensibles : gauchistes, écologistes… Tous ces gens m’inspiraient la plus profonde répulsion. D’une manière générale, je n’étais pas très politisé. Il faut dire aussi que je ne réalisais pas du tout l’importance de l’argent à cette époque ; j’étais nourri logé, je n’avais pas de problème. Ce n’est qu’en travaillant, des années après, que je me suis rendu compte que j’étais très mal adapté au capitalisme.

« À 13 ans, j’essayais de formuler des idées sur la meilleure manière d’organiser le monde, parce que visiblement c’était très mal organisé »

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